En sortant de la gare on apercevait de
suite la route en lacets bordée de frênes qui montait à
l'assaut d'un verdoyant coteau. Après une courte marche on trouvait
de charmantes maisonnettes basses en pierre avec jardinet fleuri sur
le devant et potager à l'arrière. En poursuivant la promenade
on trouvait la place principale avec la poste, l'église, la mairie,
une belle bastide, puis le lavoir, l'école, et dans le bois de
pins la grande fontaine circulaire. Et un peu en retrait le cimetière
civil ou reposaient les pionniers de cette entité française
qui avaient été décimée par le paludisme.
En effet ce petit "feu" fut créé en 1871 par
les Alsaciens-Lorrains désirant rester Français et qui
furent convoyés vers l'Algérie. D'abord abrités
sous des tentes militaires, ils construisirent ensuite leur propre maison.
Ceux qui résistèrent au climat éprouvant, au dépaysement
et à l'insécurité, se virent attribuer une petite
concession aride et inoccupée située a plus de cinq kilomètres
du village.
Ils défrichaient, labouraient, semaient, récoltaient,
le fusil à l'épaule.
La ville de Bougie participa grandement à l'installation de ces
"bannis" de l'histoire. A noter que lors du débarquement
allié en AFN, de nombreux Bougiotes y trouvèrent accueil
et sympathie pendant les bombardements.
Sous un aspect isolé et paisible l'animation ne manquait pas
: on y jouait aux boules sur la place, en hiver on "tapait le carton"
au café pendant que les dames tricotaient ; on assistait aux
séances de cinéma et on dansait à l'occasion. On
chassait dans le domanial, on péchait à la rivière
et on participait aux offices religieux. En fin d'année, le Père
Noël officiait pour tous et les scouts de Bougie animaient fréquemment
des soirées récréatives.
Et alentour de magnifiques promenades dans la garrigue, les bosquets
de pins et d'eucalyptus, la forêt communale, la rivière.
Les villageois n'oubliaient pas de déposer quelques fleurs au
cimetière militaire des Alliés tués lors du débarquement
à Bougie. L'administration du village était confiée
à un adjoint spécial secondé par un garde champêtre
et on y trouvait boulangerie, épicerie, bar, école, poste
et infirmière.
Avec l'amélioration des circuits routiers et ferroviaires, l'assainissement
des zones marécageuses, de grandes exploitations céréalières,
maraîchères et viticoles se développèrent.
Dans les débuts une entreprise d'extraction de plâtre fut
créée, puis une société de goudronnage,
une manufacture de papier et une grande briquetterie virent le jour.
Et les générations se succédèrent ou disparurent
; de nouveaux arrivants prirent la relève en apportant connaissances
et savoir-faire qui sont l'apanage de la civilisation française.
Ce "P'tit coin d'Paradis" situé entre Bougie et El-Kseur
s'appelait "LA RÉUNION".