Chaque été
s'en viennent, avec les souvenirs, les nostalgies diffuses. Le soleil
sur les plages envahies cloque les épidermes et rappelle l'Ailleurs...
vous savez, cette mer où nous allions tels des officiants dévots
célébrer les retrouvailles familières.
Car nous aimions la mer, la mer de Bougie. Elle était le fond
de décor inévitable de toutes nos activités, notre
image quotidienne, se confondant à midi avec un ciel d'argent
qui à l'infini élargissait nos illusions. Les Babors au
loin limitaient à peine notre horizon. Il était doux alors
d'aller se baigner à la Brise de Mer, le tunnel sous le Fort
franchi. Nager sans contrainte, prendre sa périssoire et croquer
à midi les allumettes aux anchois encore chaudes. Aux Aiguades
les courageux sur les galets polis couraient et puis allaient débusquer
les crabes poilus ou, d'un canif impatient cueillir les arapèdes
montagnardes fortement iodées. Le pic des singes dominait
l'ensemble. Il nous paraissait, tant notre symbiose avec la mer était
parfaite, que nous étions nés de sa substance et qu'à
jamais nous serions ses commensaux.
Les quais de la marine nous offraient avec la poussière ocre
des minerais de fer, les multiples odeurs d'un port vivant. Tamis des
balles de liège, amas des sacs de caroubes en cimeterres figés,
barriques de vin parfois suintantes. Ensemble tonique, attirant, et
les barques languides alimentaient nos évasions immobiles. On
essayait sa palangrote sommaire en attendant le retour des chalutiers,
le Suze suivant le St-Jean, qui eux pratiquaient la pêche des
hommes. Cette mer se donnant en été, se refusant dans
ses rages hivernales n'était pas encore une frontière.
Elle peuplait nos déambulations d'échappées indigo
et dans le vaste embrassement du golfe toujours se rappelait à
nous. Même l'ombre protectrice des oliviers où nous allions
trottiner nos escapades s'ouvrait aussi sur des fenêtres d'azur.
Nous jouions aux explorateurs dans l'ombre et la lumière d'un
univers de paix et de quiétude...
Qui donc dans l'été qui aujourd'hui nous incommode songe
à retrouver les soleils d'antan ? Riches de nos images d'alors,
riches de nos certitudes inentamées, de nos émotions à
jamais cristallisées nous ne saurions vibrer aux messes des multitudes
sur le sable vautrées. Cousteau, Hulot proposent aux yeux complaisants
des univers inaccessibles. Nous les avons parcourus et nous voilà
riches de la substance du rêve des autres. Nos déambulations
peuvent paraître moroses, nos secrets amassés nous isolent
dans la pureté de nos années premières. Nous sommes
d'Ailleurs, c'est vrai, reconnaissables peut-être à nos
yeux ingénus ? Oui d'ailleurs et, par Allah que le ciel nous abandonne
si à Soummam un jour nous préférons Garonne.
G. Rouseille