LAlgérie ! on ne sen guérit jamais
Albert Camus
Lorsque le 1er Novembre 1954 éclate au-dessus de nos têtes,
comme un coup de tonnerre dans un ciel d'été, en plein
week-end des chefs scouts d'Algérie réunis à El-Riath
il sonne le glas de tous nos camps scouts dans les djebels et les forêts
kabyles.
Mon dernier camp en Algérie aura été celui de juillet
1954. Je dirigeais la troupe Bayard de Bougie et pendant la première
quinzaine de juillet, avec mes garçons, j'avais parcouru, sans
savoir que c'était la dernière fois, tous les sentiers
de la forêt de Yakourène - qui deviendra plus tard le repaire
du fameux chef fellagha Amirouche. Nous avions planté nos tentes
au bord du Lakfadou, dans un site merveilleux. Robert Comolli, Jacques
Repain, Georges Andrès... et tous les autres ne me démentiront
pas...
Lorsque arrive l'été 1955, il aurait peut-être été
possible d'organiser un camp, ou un mini-camp dans l'enceinte d'une
ferme fortifiée et de trouver des activités de type différent... mais je viens d'être rappelé sous les drapeaux et je
bivouaque dans les fermes de la petite Kabylie, dans la vallée
de la Soummam.
A mon retour, j'apprends ma mutation à Sétif d'abord,
puis à Constantine et je dois faire mes adieux à mes scouts
que je laisse à mon assistant, Laurent Refalo, en leur promettant
de ne pas les abandonner. C'est alors qu'une idée me vient ;
pourquoi ne pas faire camper les garçons en France ? Mais comment
organiser un départ, avec tout ce que cela comporte de démarches
auprès des parents, de la hiérarchie scoute, des différentes
administrations, demandes d'autorisations individuelles de sortie et
d'entrée en Algérie... En France, à plus de mille
kilomètres de chez nous - au mieux - sans faire de reconnaissance,
sans contact ! Et puis la France, c'est vaste par où commencer
?
Mais après tout pourquoi pas ? Et puis, comme on ne peut mettre
sur pied une telle organisation pour quinze jours, durée normale
d'un camp d'été, je décide de faire des camps d'un
mois et d'y consacrer la totalité de mes congés. Et si
j'accepte de prendre cette responsabilité, pourquoi ne pas en
faire profiter d'autres troupes du département dont les chefs
sont souvent trop jeunes ? C'est ainsi que je vais organiser, préparer
et encadrer :
en 1957, le CAMP DE LA JOIE, à St Martin, dans le Vercors,
avec la troupe de Bougie et la II ème Constantine,
en 1958, le CAMP DU GRAND LARGE, à Montrésor par
Loches en Indre et Loire, avec la troupe de Bougie, les deux troupes
de Constantine et des patrouilles de Sétif et de Philippeville,
avec en prime la visite de Paris,
en 1959, le CAMP DE L'UNITE, à Payolles, près de
Ste Marie de Camp dans les Pyrénées, avec toutes les troupes
du département: Bougie, Sétif, Constantine- Philippeville,
Bône, Batna, Biskra...,
en 1960, participation des scouts du département au CAMP
NATIONAL des Fouilles archéologiques de l'Aubrac (création
d'un musée archéologique romain),
en 1961, le CAMP DE L'ETINCELLE, à Picherande, dans le
Massif Central, au pays des volcans éteints, avec à nouveau
toutes les troupes du département,
en 1962, le CAMP DES VOLONTAIRES, à la Tour de Malmontet
dans le « Haut Gard », avec cent garçons de tout
le département que je sors d'Algérie en pleine panique
de l'exode... et participation de tous les garçons à la
construction d'une piscine et d'une adduction d'eau au Camp National
de Concoules.
Ce dentier camp m'a marqué pour la vie. Imaginez le climat dans
lequel il a été prépare, en pleine guerre OAS/FLN,
au milieu des explosions et des attentats, dans la panique d'un départ
précipité pour près d'un million de Pieds Noirs,
avec les bateaux et les avions en nombre insuffisant, pris d'assaut... ; notre embarquement sur le m/s Azemour de la S.G.T.M. à
Philippeville où nous rejoignent en train tous les garçons
qui restent encore dans le département, départ qui représentait
cette fois, non pas un joyeux départ en vacances comme les années
précédentes mais l'adieu à tout ce qui était
notre vie et l'abandon de notre pays... ; le nouveau regard que nous
portions sur la France, « notre amère patrie » :
la côte qui se profilait au loin devant nos yeux était
une Terre où l'inconnu nous attendait... ; et, à la fin
du camp, la séparation et l'éparpillement de tous ces
garçons qui partaient pour tous les coins de l'hexagone, l'adieu
à tous mes garçons, à mes assistants avec lesquels
nous avions partagé toutes ces d'aventures... et que je ne reverrai
plus jamais !
Après tant d'années... quarante ans ! j'ai éprouvé
un irrésistible besoin de repenser à tous ces garçons
à tous ces amis... que sont-ils devenus ?
Roger CORTESE, juin 2002