Paru dans l' Echo de Bougie 2002
par Roger Cortese

NOSTALGIE


“L’Algérie ! on ne s’en guérit jamais“
Albert Camus

Lorsque le 1er Novembre 1954 éclate au-dessus de nos têtes, comme un coup de tonnerre dans un ciel d'été, en plein week-end des chefs scouts d'Algérie réunis à El-Riath il sonne le glas de tous nos camps scouts dans les djebels et les forêts kabyles.
Mon dernier camp en Algérie aura été celui de juillet 1954. Je dirigeais la troupe Bayard de Bougie et pendant la première quinzaine de juillet, avec mes garçons, j'avais parcouru, sans savoir que c'était la dernière fois, tous les sentiers de la forêt de Yakourène - qui deviendra plus tard le repaire du fameux chef fellagha Amirouche. Nous avions planté nos tentes au bord du Lakfadou, dans un site merveilleux. Robert Comolli, Jacques Repain, Georges Andrès... et tous les autres ne me démentiront pas...
Lorsque arrive l'été 1955, il aurait peut-être été possible d'organiser un camp, ou un mini-camp dans l'enceinte d'une ferme fortifiée et de trouver des activités de type différent... mais je viens d'être rappelé sous les drapeaux et je bivouaque dans les fermes de la petite Kabylie, dans la vallée de la Soummam.
A mon retour, j'apprends ma mutation à Sétif d'abord, puis à Constantine et je dois faire mes adieux à mes scouts que je laisse à mon assistant, Laurent Refalo, en leur promettant de ne pas les abandonner. C'est alors qu'une idée me vient ; pourquoi ne pas faire camper les garçons en France ? Mais comment organiser un départ, avec tout ce que cela comporte de démarches auprès des parents, de la hiérarchie scoute, des différentes administrations, demandes d'autorisations individuelles de sortie et d'entrée en Algérie... En France, à plus de mille kilomètres de chez nous - au mieux - sans faire de reconnaissance, sans contact ! Et puis la France, c'est vaste par où commencer ?
Mais après tout pourquoi pas ? Et puis, comme on ne peut mettre sur pied une telle organisation pour quinze jours, durée normale d'un camp d'été, je décide de faire des camps d'un mois et d'y consacrer la totalité de mes congés. Et si j'accepte de prendre cette responsabilité, pourquoi ne pas en faire profiter d'autres troupes du département dont les chefs sont souvent trop jeunes ? C'est ainsi que je vais organiser, préparer et encadrer :

• en 1957, le CAMP DE LA JOIE, à St Martin, dans le Vercors, avec la troupe de Bougie et la II ème Constantine,

• en 1958, le CAMP DU GRAND LARGE, à Montrésor par Loches en Indre et Loire, avec la troupe de Bougie, les deux troupes de Constantine et des patrouilles de Sétif et de Philippeville, avec en prime la visite de Paris,

• en 1959, le CAMP DE L'UNITE, à Payolles, près de Ste Marie de Camp dans les Pyrénées, avec toutes les troupes du département: Bougie, Sétif, Constantine- Philippeville, Bône, Batna, Biskra...,

• en 1960, participation des scouts du département au CAMP NATIONAL des Fouilles archéologiques de l'Aubrac (création d'un musée archéologique romain),

• en 1961, le CAMP DE L'ETINCELLE, à Picherande, dans le Massif Central, au pays des volcans éteints, avec à nouveau toutes les troupes du département,

• en 1962, le CAMP DES VOLONTAIRES, à la Tour de Malmontet dans le « Haut Gard », avec cent garçons de tout le département que je sors d'Algérie en pleine panique de l'exode... et participation de tous les garçons à la construction d'une piscine et d'une adduction d'eau au Camp National de Concoules.

Ce dentier camp m'a marqué pour la vie. Imaginez le climat dans lequel il a été prépare, en pleine guerre OAS/FLN, au milieu des explosions et des attentats, dans la panique d'un départ précipité pour près d'un million de Pieds Noirs, avec les bateaux et les avions en nombre insuffisant, pris d'assaut... ; notre embarquement sur le m/s Azemour de la S.G.T.M. à Philippeville où nous rejoignent en train tous les garçons qui restent encore dans le département, départ qui représentait cette fois, non pas un joyeux départ en vacances comme les années précédentes mais l'adieu à tout ce qui était notre vie et l'abandon de notre pays... ; le nouveau regard que nous portions sur la France, « notre amère patrie » : la côte qui se profilait au loin devant nos yeux était une Terre où l'inconnu nous attendait... ; et, à la fin du camp, la séparation et l'éparpillement de tous ces garçons qui partaient pour tous les coins de l'hexagone, l'adieu à tous mes garçons, à mes assistants avec lesquels nous avions partagé toutes ces d'aventures... et que je ne reverrai plus jamais !

Après tant d'années... quarante ans ! j'ai éprouvé un irrésistible besoin de repenser à tous ces garçons à tous ces amis... que sont-ils devenus ?

Roger CORTESE, juin 2002


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