Paru dans l' Echo de Bougie 2003
de Albin Sebastiani
instituteur à El Kseur

Le caroubier

Je suis né dans un petit village de la basse vallée de la Soummam agrippé aux derniers contreforts d'un chaînon du Djurdjura qui vient mourir dans la Grande Bleue, au cap Carbon à Bougie.
De nombreux vestiges, (ossements, bijoux, poteries), témoignent de la présence des Romains, dès la plus haute Antiquité.
L'ancienne Tubusuctus, devenue le Tiklaqt des Berbères, expédiait, déjà, ses amphores d'huile à Rome et la source d'Amérouchen, captée par leurs soins, coulait encore... il y a trente ans.
Au Moyen-Age. les Sarrasins construisirent sur le même site, un palais fortifié, un Qsar qui donna son nom au village d'EL-KSEUR.
Après 1870, en hommage aux Alsaciens-Lorrains qui préférèrent l'exil! à l'occupation allemande, on baptisa ce centre de colonisation : BITCHE. La Métropole, oubliant bien vite ses expatriés eut tôt fait de revenir à la première dénomination.
La première concession de lots de terrain servit à l'édification du cimetière. Un chemin y menait, sommairement empierré à l'origine avec les galets ronds de l'Oued Tikharikine tout proche, réservait une cahoteuse épreuve aux derniers voyageurs ! Le concepteur du corbillard allait, cependant, être fier de son oeuvre puisqu'il avait apposé, à la droite du siège, une plaque émaillée portant sa griffe et sa raison sociale : " Gaston Lèbre, charron, El-Kseur, (Bougie) ". La publicité en était à ses premiers balbutiements et les créateurs de badges et autres pin's pouvaient suivre dans la foulée.
Que ce petit chemin était gai ! Sur ses talus croissaient : chardons, cistes, genêts, asphodèles, talroudas... Vous savez !, ces talroudas, sortes d'énormes amaryllis sauvage dont le bulbe, séché, grillé et broyé, pouvait fournir, prétendait-on, un aliment d'appoint, les années de disette.
Les volées de chardonnerets traversaient la chaussée en folles sarabandes. Plus réservés, fauvettes, pinsons, rouges-gorges, bergeronnettes saluaient votre passage d'un battement d'ailes ou d'un hochement de queue. Perchés tout en haut des haies de cassis, les gros becs agitaient leurs crécelles métalliques, et je présume que leur nom berbère, n'est qu'une onomatopée de leur stridence : Atrays ! Attrays !... Les alouettes, déployant très haut dans le ciel leur vol festonné, lançaient leur :Tu, tu, it, tut! qui semblait dire : "Devinez où nous sommes ! "
A l'entrée du cimetière, un énorme caroubier aux feuilles vernissées, donnait asile à
un essaim d'abeilles. « je suis la vie exubérante, la vie éternelle », semblait-il prétendre, tandis qu'à mes pieds, ce « champ où l'on pleure, marque le terme d'une vie, le Néant ! »
Aussi, avions nous coutume de remplacer le vocable de cimetière, par celui de Caroubier... et puis cela faisait moins lugubre, plus pastoral !
Tout le monde possédait un cimetière, nous seuls avions un Caroubier !
Souvent les après-midi, les vieilles du village descendaient au Caroubier, les bras chargés de fleurs. Leur progéniture suivait, armée de brocs, serfouettes, serpillières. Après les prières de circonstance, on attaquait le « toilettage ». On remettait en place les pots que le dernier orage avait renversés, on rafistolait les couronnes mortuaires mises à mal par les petites bergères kabyles qui venaient s'approvisionner à bon compte en perles pour la fabrication de leurs bracelets, colliers ou autres pendentifs !
Puis la visite de courtoisie commençait, commentée par l'aïeule.
” Ici, près de ton père, ce sont tes grands-parents. Dominique et Marie, que tu n'as pas connus ; là, ton oncle Louis et ta tante Lucie ; là un petit cousin, ici...là... ".
Plus on s'éloignait, plus les tombes devenaient des cumulus, plus les croix ne portaient plus d'inscriptions, plus les souvenirs devenaient imprécis. Il arrivait même qu'on confondait la tombe de la mère Tacagel avec celle du père Trotteaux ! Qu'importe ! ils dormaient tous là, sous le même linceul et avaient droit à la même part de respect.
Ainsi se transmettait, verbalement, de génération en génération, l'obituaire de notre village.
Une dernière prière, la porte soigneusement refermée, de crainte que les chèvres aillent brouter les fleurs fraîchement coupées, et la troupe remontait, le cœur satisfait, l'âme sereine.
Chemin faisant, on pensait à la marmite du soir, tout en reprenant le fil des potins survenus depuis la dernière sortie.
Puis souffla le vent de l'Histoire ! Que dis-je le vent !... la tempête, la tornade !...
Dans son embellie, l'œil du cyclone a véhiculé une graine de ce Caroubier.
Elle a germé ici, dans un coin de notre chambre d'exilés, donnant miraculeusement naissance à un modeste bouquet de fleurs du maquis corse qui ressemble étrangement à celle du maquis kabyle !...
Tout autour d'une loupiote vacillante et d'une statuette de pacotille ramenée de Lourdes, se sont groupées, comme pour une accordée de village, les photos jaunies de nos chers disparus.
Leurs sépultures - à l'instar de beaucoup d'autres - ont sûrement dues être profanées sans pour autant offusquer les « consciences hexagonales » !
Puissent les ronciers les préserver d'autres déprédations ! Mais leur souvenir demeurera vivace dans le cœur des générations qui les ont connus, vénérés, et qui pleurent encore leurs Caroubiers de là-bas !...

Albin SEBASTiANI (dit Binbin)


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