Paru dans l' Echo de Bougie 2003
de Charles Hovelacque

Les Cyclamens du Gouraya

Depuis sa plus tendre enfance, Charles a toujours eu une admiration profonde, une fascination pour le cyclamen sauvage et odorant qui perçait à l'automne les mousses du Gouraya, montagne de 700 mètres qui jaillissait de la mer en un énorme éperon rocheux.
Ce haut cap prolongeait la chaîne du Djurdjura vers l'Est de la Kabylie avant de plonger sous la surface de la mer dans des abysses de 1200 m.
Cet énorme rocher gorgé de sources, abritait sur sa face Sud la ville de Bougie ( la ville lumière des gamins) située sur le même méridien que le Château d'If et la ville de Marseille à 700 kilomètres plus au nord avec ses falaises de calcaire blanc que nous comparions au Gouraya sombre et vert protégé par son statut de parc national depuis 1893.
Cette ville de Bougie où Charles est né le jour le plus long de l'année 1923 avait un port immense avec trois bassins communicants ; port à vocation militaire avec un plan pour hydravions de 75 hectares qui permettait un alignement de trois mille mètres pour des décollages de gros coléoptères tirés par des moteurs faiblards mais très bruyants en ces temps là...
Tout, dans cette ville était lié au Gouraya! Bien à l'abri des vents froids et violents du nord, propulsés par les queues du Mistral, des vents dominants du nord-ouest, poussés par les dépressions atlantiques.
La pente aiguë de la plupart des rues, les torrents d'eau qui descendaient les jours d'orage, le capuchon de nuages qui s'y accrochait souvent, et les sources qui alimentaient la ville dès sa création au lllème siècle avant J.C. sous le nom de Saldae donnaient à cette cité un charme très particulier comme la source des cinq fontaines qui subsista en public jusqu'en 1933.. ; comme la place de Gueydon qui dominait les ports et le golfe face à la chaîne des Babors qui restait enneigée jusqu'à fin mai au dessus de 1600 m jusqu'à 2000 m. Certaines années cette chaîne de montagnes longue de 100 kilomètres était blanche de haut en bas jusqu'à la mer, comme en 1956, où les trop abondantes chutes de neige faisaient s'ouvrir en deux les orangers et bloquaient toutes les routes pendant une semaine, même au niveau de la mer...
Ce Gouraya était chapeauté d'un immense fort entouré de murailles sur sa plus haute crête, sur le fil du rasoir, entre la face nord abrupte et verticale, inaccessible par la mer, et la face sud sur laquelle est bâtie la ville.
Ce fort avait été construit par Charles Quint vers 1510, puis, amélioré et agrandi par les sapeurs du Génie vers 1840 ; on y accédait par un chemin empierré, bâti comme une restanque de Provence, en pente, avec des pierres taillées bien encastrées les unes dans les autres, avec des appuis de 80 kgs calés dans les courbes. Il descendait jusqu'à la maison du Garde Forestier de l'ONF située 150 mètres plus bas sur un plateau couvert de bruyères et de pins plantés autrefois par le Service des « Eaux et Forêts ».
Ce Gouraya, pour nous, les gamins des écoles, était un lieu magique où se mêlait la présence très perceptible des Romains et l'influence puissante d'une nature sauvage très protégée.
On y trouvait à profusion des cyclamens « dits de Naples » que les enfants ramassaient avec précaution pour faire des bouquets odorants dès les premières promenades du jeudi des écoliers, lorsque les pluies abondantes de septembre avaient arrosé toute la région. C'est ainsi que nous allions fleurir nos demeures et nos tombes le jour de la Toussaint en allant honorer nos morts en cortèges incessants. Les cyclamens gratuits se mêlaient aux chrysanthèmes soit achetés au marché, soit élevés dans nos fermes où l'émulation était vive pour obtenir les plus beaux spécimens de fleurs grâce au fumier de nos mulets, qui, à l'époque étaient encore les maîtres dans nos vignes, orangers, oliveraies, jardins maraîchers avant que les tracteurs à chenilles et les Farmall ne viennent les détrôner vers 1948 à notre retour de trois ans de guerre en Tunisie, Italie, Provence, Vallée du Rhône, Franche-Comté, Alsace, Allemagne où nous avons laissé tant de nos copains...

Extrait de « Mémoires de Barbarie 1923-1963 »

par Charles HOVELACQUE

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