Te souviens-tu de l'Alhambra ? Viens je vais t'y conduire.
Après avoir passé quelques instants à regarder
la mer et au loin les Babors dont les sommets sont déjà
couverts de neige, traversons la Place de Gueydon pour aller au ciné.
C'est jeudi, il n 'y a pas classe, cest aussi le jour ou les gamins
vont chez le coiffeur, pour ma part chez Monsieur PALEIRAC, rue Trézel
Basse.
Devant l'entrée, sous les arcades de la Banque de l'Algérie,
le marchand de pois chiches est là avec son bidon, le verre doseur,
et les cornets déjà préparés, découpés
dans « La Dépêche de Constantine ou l'Echo d'Alger
» selon les tendances politiques. Une odeur de cumin nous prend
les narines. A l'entracte, nous viendrons lui en acheter un cornet.
Une parenthèse, à cette époque nous ne pensions
pas aux produits nocifs contenus dans les encres d'imprimerie. Après
quelques marches, Pierrot CARAVANO (alias TCHOUKCHOUKA) nous attend
assis derrière son comptoir. Un contrôleur est placé
à l'entrée des balcons, un autre vers les marches desservant
les réservées et les premières. Certains essayeront
de déjouer la vigilance du cerbère, mais il sera vite
repris. Si mes souvenirs sont encore bons, les prix étaient de
150 francs pour les balcons de face et de côté, 135 francs
pour les réservées, et 70 francs pour les premières.
Je vous parle du cinéma avant sa rénovation !
Donc, ce jeudi un épisode de la série du « Dernier
des Fédérés » le western de l'époque.
Avant la projection du film, bien sûr un dessin animé,
suivi des Actualités Françaises, le projectionniste de
la cabine Monsieur SERRANO. Le "Dernier des Fédérés"
un vengeur masqué et Tanto l'indien, tout cela sur l'ouverture
de « Guillaume Tell » quand le héros arrive pour
libérer l'otage des indiens, et un cri dont je ne peux vous donner
le son, que toute la salle reprendra en cur.
Il y avait aussi certains films « osés » dans lesquels
on pouvait entrevoir des choses qui aujourd'hui passent à la
télé dans les émissions enfantines et les baisers
du bel hidalgo serrant la princesse dans ses bras. Alors les sifflets
fusaient dans la salle, tenant en haleine les spectateurs.
Pendant la séance, certains vont essayer de fumer en cachant
leur « Camélia Sport » mais le pompier de service
d'un rai de lampe électrique lui fera rapidement éteindre
sa cigarette. Dans le fond, des amoureux se tiennent par la main, lui,
essaye de voler un baiser de sa douce qui d'abord le repoussera puis,
dans le noir lui tendra ses lèvres en rêvant au héros
du film. Et cest la fin, il est 17 heures 30, nous sommes au mois
de novembre, la nuit commence à tomber et une légère
pluie fait briller la rue sous les phares des voitures. Notre marchand
de pois chiches, lui aussi rentre avec son seau vide. Il reviendra les
jours suivants. Hier, ciné de notre jeunesse, avec certains points
communs avec le « Cinéma Paradisio ». J 'espère
qu'il ne finira pas comme celui d'Eddy Mitchell, perdant ainsi les
empreintes laissées par les acteurs que nous étions.
Claude SERVIES
vendredi 12 mars 2004