Paru dans l'Echo de Bougie 09/2010
Par Arthur Cutri

Les Pipiers à Bougie - Témoignage

Petit-fils, fils, neveu, cousin d’une grande lignée de pipiers, je peux évoquer ici l’histoire de ces pipiers dans notre ville de Bougie.
A la fin du 19ème siècle, l’industrie des pipes s’étiole en Europe du Sud où les forêts, longtemps exploitées, ne fournissent plus assez de belles souches de bruyère.
Elle se tourne alors vers l’Algérie aux magnifiques forêts, riches en bruyères, jamais exploitées. Les pipiers de Corse, Toscane, Sardaigne, Calabre, Sicile, arrivent dans nos ports de l’Est Algérien, accompagnés de leurs familles de maçons, plâtriers, motoristes, puisatiers et autres pour bâtir usines et maisons.
Ils installent leurs scieries près des forêts, autour de Bône, Philippeville, Collo, Djidjelli, Mansouriah, Yakouren, Azazga, Port-Gueydon etc…
Ces fabriques d’ébauchons comptaient plus ou moins une vingtaine de scies circulaires, sur plusieurs rangs, installées sur un plancher : le « banc », sous lequel couraient de larges courroies mues par une locomobile à vapeur brûlant les déchets de souches et les sciures roses d’odeur âcre.
Les « scieurs’ , vêtus de bleu de chauffe, assis, couverts de sciure, œuvraient dans les grincements tridents des scies et les claquements lancinants des courroies, le tout assourdissant.
Le métier était dangereux, doigts ou mains mutilés, quelques fois le visage atteint par une projection de souche infiltrée de pierre. Dur, dur, à une époque sans lois sociales ni assurances !
L’art du pipier : tirer le plus et le meilleur d’une souche en fonction de sa taille, sa forme, mais aussi de sa « flamme » qui en faisait la beauté et le prix.
Le « trieur » classait les ébauchons par catégorie, les faisant voltiger vers les casiers respectifs avant d’être bouillis dans d’énormes cuves, puis séchés et emballés dans des sacs qu’on appelait « balle » du nom de l’unité de production destinée à l’exportation vers les raffineries de Saint Claude dans le Jura, mais aussi en Angleterre, Allemagne ou USA, pays qui comptaient de nombreux fumeurs de pipes.
Les pêcheurs venaient stériliser leurs filets dans les eaux fumantes, rougeâtres de ces cuves.
Encore élève à l’école Émile Salles, je portais, le jeudi, le thermos de café au lait à mon père sur le « banc ». J’en ressens encore les odeurs et les bruits qui m’effaraient.
C’était à la Plaine, à l’usine quatre frères BLANC (de Tours) près de la scierie ETIENNE, exploitant forestier bien connu.
Une autre scierie fonctionnait avenue de la Gare ou des Palmiers, près des Comptoirs Numidiens et appartenait à BUHLER d’Alger.
Une usine plus ancienne, à la Jeanne d’Arc, route des Concessions, entre le stade et les Quatre Chemins, appartenait à mon oncle Pascal PEDULLA de Yakouren en Haute Kabylie.
Enfin celle de VASSAS, rue de Tizi-Ouzou dans le prolongement de la SOFRALI qui a construit les maisons du même nom pour loger le personnel près de l’usine.
Tout comme l’a fait mon oncle, père de dix enfants, à Yakouren qui avait édifié tout un village nouveau le long de la RN 12 (Bougie-Alger) avec les pipiers et maçons qu’il faisait venir de Calabre.
Les pipiers de Bougie portaient des noms que vous avez tous connus :
AGRESTA, ALBANESE, AMIRATI, BIONDI, BODDI, CARNESSACCHI, CONDO, LIPPI, LOMBARDIE, MALOTTI, MAMONE, MARONGIN,, MARUCI, PAPALIA, TRILLO, TUMINELLO, VERSACE etc…. J’en oublie, qu’ils me pardonnent !
Une mention particulière pour M. AUREILLAN (père de Jeanine GOTTELAND, grand pourvoyeur en souches de qualité.
Cette industrie longtemps florissante a périclité, les fumeurs de pipes se font rare. Fumer la pipe prenait du temps, impossible dans le monde actuel où tout va trop vite.

Arthur CUTRI

 

 

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